| Repères spirituels |
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Sortir !
Je reste personnellement sidéré de ce qui arrive ce jour-là dans cette rencontre-là. Quand l’évangéliste Marc rédige ce récit - sans doute il est à Rome - il est en train de constater, dans l’Eglise, la montée de nouvelles barrières, de nouvelles régles qui figent l’évangile. Par exemple : cette distinction entre le pur et l’impur. Une distinction qui vient du très fond de notre humanité - comme le sale et le propre; une distinction fondamentale à l’époque de Jésus pour le judaïsme. Or, dit Jésus, il ne faut pas craindre ce qui vient de l’extérieur, ce qui nous arrive dessus, même si cette peur est très naturelle. Mais il faut craindre ce qui sort de l’intérieur de nous-même, ce qui sort de notre propre coeur, de notre bouche. Dans ce récit presque symbolique, Jérusalem est la gardienne de la pureté et des traditions séculaires. Or, le pays où Jésus se retire ce jour-là est païen, étranger. En quelque sorte impur. Comme cette femme qui vient rencontrer Jésus. Etrangère au peuple d’Israël, au peuple de la promesse, elle est de plus mère d’handicapée. Donc doublement impure. Et c’est alors une incroyable surprise. Relisez donc ce récit de Marc qui nous interpelle. Lire l’évangile de Marc 7.24 à 31. Lire aussi l’évangile de Matthieu 15.10 à 20.
Etonnante rencontre. Où une femme oblige Jésus à sortir de son cadre pour obtenir ce qu'elle veut, grâce à sa foi. Foi sans faille : confiance et assurance. J'aimerais vous proposer maintenant une méditation de ce texte, qui vous fasse envie d'y aller voir vous-même, avec votre Bible à vous. Et de vous interroger, sur vous-même, devant ce récit. Prenez pour cela tout le temps qu'il vous faudra. Parce qu’ici, nous assistons au mouvement intérieur d'une femme, un mouvement qui pourrait être le nôtre. Un mouvement intérieur qui nous concerne personnellement, qui nous interpelle. Puisque ce mouvement interpelle Jésus lui-même !
@ Jésus sort, lui, d'abord. Eh bien, de cela, Jésus va devoir sortir aussi. Car il commence à être connu au-delà de sa région. Qu'il le veuille ou non, il s'est fait une réputation. Une femme va se charger maintenant de le sortir de son retrait, si bienfaisant et nécessaire soit-il. Ce n'est pas la première femme; ce n'est pas la dernière non plus. @ Cette femme - nous n'aurons pas son nom - vit une situation dramatique pour l'époque. Sa fille - elle devait avoir selon le terme grec utilisé 6 ou 7 ans - sa fille est handicapée mentale : possédée par le démon qui l'habite. Encore aujourd'hui d'ailleurs, il faut avoir un enfant gravement handicapé pour savoir à quel point cet être change votre vie, et vous fait connaître trop souvent la distance avec les autres, voire le rejet. Sans le vouloir, cet être vous emprisonne... Ce n’est pas ici le pur et l’impur qui nous dérange, mais le normal et l’anormal. Entrez dans un bus ou un tea-room avec un enfant handicapé ; et vous verrez l’effet. Pour les parents, je vous assure : c’est très concret et souvent dur à supporter. Alors ils renoncent à sortir; et vous ne voyez pratiquement jamais des handicapés dans les tea-room ou dans les cafés. A peine dans les magasins... Cette mère, syro-phénicienne nous précise Marc: donc païenne pour les Juifs, de nationalité grecque... cette mère ne peut pas manquer cette occasion unique. Cet homme - sa réputation le dit - cet homme peut guérir sa fille, chasser le démon. Vous auriez hésité vous ? Non ! à moins d'être enfermé dans le désespoir légitime. Cette femme vit dans l'espoir de guérison, de libération. Et cet homme, cet étranger peut. Alors...
@ Alors s'engage un dialogue surprenant. Jésus dérangé dans sa fatigue : qu’on lui fiche la paix un moment ! Jésus dérangé par cette importune - Marc prend la peine d'y insister - il répond vertement à cette supplication mal venue: "Ce n'est pas bien! tu sais que ce n'est pas normal de prendre le pain dont les enfants se nourrissent pour le jeter, le donner aux petits chiens qui attendent sous la table ! ". N'allons pas trop vite. Qu'auriez-vous fait à la place de cette femme en entendant cette réponse? Quand on vous répond sèchement en vous remettant à votre juste place ? Ca vous cloue le bec ! Ou alors une agressivité, une révolte monte en vous... Auriez-vous la présence d'esprit d'insister? Car non seulement ici - regardez-bien cette femme - non seulement elle insiste, mais elle a l'intelligence de prendre au vol l'image, de prendre au mot Jésus en lui renvoyant l'ascenseur. Merveilleuse cette femme : non seulement la confiance inébranlable dans cet étranger, mais encore l'assurance. "C'est vrai, Seigneur ! Tu as tout-à-fait raison. Et je ne prétends surtout pas enlever le pain de la bouche des enfants, mon Dieu!". Elle sait qui elle est devant cet homme, cette femme. C'est un prophète d'Israël : elle, elle est une étrangère, une païenne, une exclue. C'est un homme: elle est une femme; et une femme sérieuse ne regarde pas un homme en face en Orient; avec un peu d'éducation, elle se tait et baisse la tête. En plus, elle est impure; mère d'une fille démoniaque; qui oserait avoir contact avec elle ? Elle porte le malheur ! Excusez-moi, mais c'est comme ça qu'elle est vue. Et ne me dites pas trop vite que ça a bien changé, avant d'interroger la mère d'une fillette handicapée... Cette femme, elle, sait très bien où elle en est. Mais elle sait aussi qu'elle n'a plus rien à perdre et donc tout à gagner. " Jésus, il y a une chose que tu oublies : pendant que les enfants mangent à table, il y a des miettes qui tombent sous la table; d'autant plus que ce sont des enfants; avec ma fille, j'en sais quelque-chose. Alors, sous la table, les petits chiens mangent bien ces miettes des enfants ! ".
@ Que je paierais cher pour voir, à ce moment précis, le regard de Jésus sur cette femme, la lumière dans ses yeux, l'émotion qui fait trembler sa bouche... Mais je préfère vous rappeler la fin telle que Marc nous la livre depuis 2000 ans: " Jésus lui dit: A cause de cette parole que tu viens de prononcer, tu peux aller: le démon est sorti de ta fille ". “ Elle retourna chez elle. Elle trouva l'enfant étendu sur le lit. Le démon était sorti; il l'avait quitté ". A croire qu'il a suffit à cette mère de répondre à Jésus avec une pertinence rare pour que le miracle s'accomplisse : " A cause de ta réponse, femme, le démon est sorti de ta fille ". A croire que Jésus, sidéré par cette réponse, sorti de sa vision du salut réservé d’abord à son peuple d’Israël - vision non pas raciste mais réaliste, raisonnable - vision d’ailleurs que la femme ne met pas en question, ne conteste pas - à croire que Jésus ne peut que constater, à distance, la délivrance du mal. " A cause de ta réponse, femme, le démon est sorti de ta fille ".
@ Maintenant, reprenons ce qui devrait nous interpeller dans ce récit tel que Marc nous le rapporte. 1. 1ère sortie. Jésus quitte son pays pour demeurer caché, dans une région voisine, étrangère, païenne... Mais c’est un repli sur soi. 2. 2e sortie. Cette femme, illustre inconnue désormais, sort non seulement de sa maison, abandonnant pour un instant sa fille handicapée; mais elle sort, elle fait une tentative de sortie de son malheur, de son désespoir. Pour quitter une impasse, un drame, pour espérer, pour nourrir son espoir, il faut sortir. Il ne faut pas rester planté devant son mur ou son malheur, mais il faut le contourner. Pour sortir... 3. Alors Jésus fait sa deuxième sortie - la 3e dans le texte - sortie la plus imprévue: Jésus est sorti en solitaire, fatigué, pour découvrir déjà qu'il n'y a plus de frontière au peuple de la promesse faite jadis à son ancêtre Abraham... 4. 4e et dernière sortie dans ce texte, qui devrait être la sortie la plus spectaculaire - je vous garantis qu'elle serait à la une des manchettes de journaux demain matin - mais finalement c'est la sortie la plus logique, quand la confiance en Jésus se double d'une inébranlable assurance : la sortie du mal, du démon, de l’handicap.
@ Relisez tranquillement ce récit de l'évangile de Marc au chapitre 7. Vous verrez que je ne joue pas sur les mots, mais j’essaie d’écouter Marc avec mes oreilles sans doute, mais aussi avec mes yeux et mon imaginaire. Relisez tranquillement ce récit et interrogez-vous. @ Nous voici ce matin, grâce à cette femme, à l'intérieur de nous-mêmes, de notre coeur. Là où se logent depuis notre plus tendre enfance, là où s'accumulent nos heurs et nos malheurs et nos bonheurs, nos échecs et nos réussites, nos naissances et nos deuils. Là où se marquent nos dis- tinctions, nos séparations ; nos goûts et nos dégoûts... Et par conséquent nos préjugés. Là où se bâtissent nos murs de protection qui deviennent très vite des murs de séparation : nos jugements, nos exclusions, nos rejets. Il ne faut pas craindre ce qui vient de l’extérieur. Mais il faut craindre ce qui sort de l’intérieur de nous-même, ce qui sort de notre propre coeur ; les mots mauvais qui sortent alors de notre bouche, ou qui se lisent dans nos yeux et notre regard. Crainte, désespoir, séparation, exclusion : la foi nous invite à les quitter ; à sortir de tant d’impasses à journée faite en laissant tomber tout ce qui nous empêche de vivre et d'espérer, tout ce qui nous empêche de nous ouvrir aux autres, de les recevoir, de les écouter, qu’ils soient d’ici ou d’ailleurs, qu’ils soient à notre convenance, ou qu’ils nous dérangent. Sortir de tout ce qui nous enferme : parce que ça ne vient pas de l’extérieur, mais bien de notre coeur. La clé de nos prisons et de notre libération, c’est nous qui l’avons dans nos mains. La confiance, autre mot de la foi, nous invite - cette étrangère en témoigne - à suivre le peuple de la promesse, en partageant la marche de Celui qui peut nous sauver de tous nos enfermements. Quoiqu'il puisse nous arriver, lui faire confiance, dans une tranquille et ferme assurance.
Georges Kobi - Berlin dimanche 19 février 2012
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